Extrait chapitre 3 de “Lettre à ma fille”

Je vous invite à la lecture du chapitre 3 de mon dernier ouvrage. Bonne lecture !

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L’armée, le Tchad et encore l’armée
Tranche de vie n° 3

 

- Alors le chevelu, t’es nouveau ici ? C’est bien, tu vas apprendre à m’connaître ! J’vais t’faire regretter l’jour où ta mère t’a mis au monde ! T’es dans l’armée maintenant ! Fini la rigolade et les amusettes de pédé ! C’est compris ?!
Force est de reconnaître que mon premier contact avec l’armée me fit vite regretter d’y avoir signé, sur un coup de tête, un engagement de cinq ans. Mais qu’est-ce qui m’avait donc pris ? Bien sûr, cette Béatrice de danseuse, enceinte de mes œuvres, avait bien essayé de m’emprisonner en voulant m’imposer un enfant dont je ne voulais pas mais qu’elle voulait garder, contre vents et marées.
Bien sûr, me croyant amoureux d’elle, je crus aussi être malheureux lorsqu’elle me quitta pour un « vieux », d’environ trente-cinq ans. Mais, quand même, de là à devoir supporter les hurlements chargés de relents d’ail, du gorille dégénéré au crâne rasé qui vociférait sous mon nez, est-ce que je méritais vraiment ça ?
Sans doute, après tout, puisque ça m’arrivait…
Quoi qu’il en soit, faisant preuve d’un sens de la répartie qui me surprit moi-même, je m’entendis lui répondre :
- Oui, chef !
Les classes durèrent deux mois, le stage commando trois…
Pendant cette période, j’appris à obéir et à marcher au pas ou encore, chargé comme un mulet, à marcher jusqu’à trente-cinq kilomètres par jour, à franchir les parcours du combattant ou du risque, à me battre au couteau et à mains nues, à tirer au fusil et au pistolet mitrailleur, à résister à la chaleur, au froid, à la souffrance et au manque de sommeil, à sauter en parachute, etc…
Tout cela me permit de dépasser mes limites physiques et morales et surtout, d’apprendre à surmonter mes peurs.

Puis arriva le jour où, lors d’une cérémonie bien militaire, le colonel me remit la fourragère et l’insigne de commando parachutiste qui sanctionnaient la fin de mon apprentissage ; j’étais devenu un soldat à part entière et, crois-le ou non, j’en était fier. Mon commandement me gratifia ce jour-là d’un mois de permission de « fin de classes », que je mis à profit pour aller voir mes parents et surtout écumer les rangs de toutes les jeunes femmes qui passaient à ma portée. Ben oui, c’est que j’étais beau garçon à l’époque…
Dès mon retour de permission, je fus affecté à une unité de commandos dont le régiment partait pour une opération de maintien de l’ordre au Tchad. Après quelques siècles de vol en « Nord Atlas », nous arrivâmes enfin, mes camarades et moi, à Faya Largeau, dans le nord de ce charmant pays, où notre unité était cantonnée. Mais qu’est-ce que je fichais là ?…
Les bâtisses en torchis qui allaient nous servir de casernement nous regardaient d’un air sinistre et semblaient nous dire :
- Viens-y, si tu oses.
La chaleur étouffante nous écrasait comme une chape de plomb et semblait nous dire :
- Tu vois ce qui t’attend ?
Le drapeau tricolore qui pendait mollement en haut de son mât et semblait nous dire :
- Pfouuh, j’en peux plus, moi…
Et jusqu’à cet abruti de capitaine qui nous accueillit en déclamant, l’air très sérieux :
- Vous êtes ici pour bouffer du rebelle et croyez-moi, vous allez en bouffer !
Je regardais mes compagnons dont aucun ne bronchait à ces paroles débilitantes, mais pour ma part, j’étais sidéré.
Ils ne m’avaient rien fait à moi, ces rebelles dont quelques minutes avant j’ignorais jusqu’à l’existence ; ils ne menaçaient ni ma famille, ni d’envahir mon pays. C’est moi qui étais chez eux et menaçais leur intégrité, après tout.
Mais quelques jours plus tard lors de notre première opération héliportée, ma vision des choses changea radicalement. Ce jour-là, mon compagnon le plus proche reçut une rafale d’arme automatique qui le tua sur le coup…
Les salauds allaient me payer ça !
Et voilà…. J’étais entré de plain pied dans le mécanisme imparable qui provoque, chez les soldats d’une armée d’occupation, l’instinct de tuer.
Le processus de la haine et de la vengeance était engagé.
Comme les autres, j’avais été manipulé et faisais là où on me disait de faire.
Cette sinistre aventure dura vingt-huit mois partagés entre l’ennui, la honte et la peur. Les opérations dans lesquelles nous étions engagés se révélaient toujours dangereuses, car les rebelles du Tibesti, s’ils ne bénéficiaient ni de l’entraînement  ni de la logistique des troupes régulières, étaient de bons soldats endurants et courageux qui eux au moins se battaient pour un idéal ; tandis que du côté français, ça restait comme toujours une histoire de vieux qui envoyaient les jeunes se faire casser la gueule à leur place…                                                                                                            Et puis un jour, ce qui pendait au nez de chacun de nous m’arriva… J’étais affecté en compagnie motorisée, en tant que chauffeur de véhicule léger d’intervention ; en fait, une simple Jeep équipée d’un fusil-mitrailleur, fixé à l’avant droit du véhicule et servi par un tireur qui faisait équipe avec moi depuis près d’un an. Nous nous trouvions en troisième position d’une colonne qui comptait huit véhicules du même type et roulions depuis deux bonnes heures sur une piste défoncée qui mettait nos abatis à rude épreuve et nous faisait avaler, malgré les pashminas qui nous recouvraient la bouche et le nez, une poussière dense et acide qui nous suffoquait et s’insinuait partout. Notre mission consistait à retrouver et à neutraliser un groupe de rebelles qui sévissait dans la région.
Soudain la jeep de tête stoppa et le lieutenant en descendit d’un bond qui se termina en une explosion assourdissante.         L’enquête établirait plus tard qu’il avait eu la mauvaise idée d’atterrir sur une mine !
Ma chance fut de profiter de cet arrêt pour me soulever et dans le même temps tendre mon bras pour aller attraper ma gourde qui se trouvait derrière mon siège ; ce geste, grâce auquel je reçus les éclats de mine dans le ventre, me sauva la vie. Mon équipier qui n’avait pas bougé, les reçut en pleine tête et n’eut sûrement pas le temps de se voir mourir.
Il avait vingt-deux ans et il était mon ami.
Quant à moi, j’émergeai du coma trois jours après, dans des douleurs intolérables et apprenais, quelques jours plus tard, que nous étions tombés dans une embuscade qui avait fait huit morts et six blessés dans nos rangs, mais que les rebelles avaient été exterminés par l’unité héliportée venue à notre secours ; ça me faisait une belle jambe et de magnifiques cicatrices physiques et morales que je porte encore aujourd’hui.

Les deux années qui me restaient à accomplir sous les drapeaux coulèrent tranquillement. Nommé sous-officier «au feu», suite à mon « exploit » tchadien (blessé en voulant boire un coup), je partageais ce temps entre deux mois à l’hôpital Lavéran de Marseille, deux de convalescence, huit au 81° R.I. de Sète, en tant qu’instructeur de tir et pour finir, par un an de vacances commandées en Nouvelle-Calédonie.
Quand mon temps fut fini, l’armée me proposa, bien sûr, de rempiler pour devenir officier, ou… gendarme.
Pour le coup, j’aurais sans doute pu épouser une brillante carrière d’officier et ma vie en aurait sans doute été radicalement changée.

Mais alors, trouvant sans doute que tout allait trop bien et au mépris de toute logique, je décidai de changer radicalement de vie…

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